Formules cosmétiques : après la Clean Beauty, l'enjeu environnemental

La mesure d’impact des formules en cosmétique : le nouveau défi de l’écoconception
Il y a presque 10 ans, les premières applis de décryptage des cosmétiques à destination des consommateurs apparaissaient en Europe. L’ère de la clean beauty s’ouvrait, la composition des formules devenant le critère d’achat numéro 2, derrière le prix (1). Les chartes de formulation sont alors revues de fond en comble pour répondre aux nouvelles exigences des consommateurs, notamment en matière d’ingrédients controversés pour la santé. Aujourd’hui, l’impact environnemental devient un enjeu clé, à la fois scientifique, réglementaire, conso et business. Un second cycle s’ouvre. Et les outils changent. Une charte fixe ce que l'on exclut. Elle ne mesure pas l'impact environnemental global de ce que l'on garde. Passer de la logique d'exclusion à la mesure : c'est le défi que l'industrie commence à adresser.
La réduction d’impact des formules cosmétiques : une évolution en plusieurs phases
Pour comprendre ce que l’ère qui s’ouvre implique, il faut revenir sur ce que les chartes de formulation ont construit.
Elles font leur apparition dans les années 90. Le règlement cosmétique européen n’existe pas encore et les marques les plus prévoyantes commencent à constituer des cahiers des charges incluant des listes d’exclusion et de limitation internes. L’objectif : anticiper les restrictions d’ingrédients à venir pour éviter des reformulations d’urgence coûteuses. La conformité au règlement cosmétique européen, qui verra finalement le jour en 2013, et l’anticipation de ses décisions restent, aujourd’hui encore, un élément important des orientations des chartes.
En 2004, changement d’ambiance. La publication d'une étude britannique détectant des traces de parabènes dans des tumeurs mammaires humaines déclenche une crise de confiance inédite. Pour la première fois, un ingrédient commence à être banni des chartes sous la pression des consommateurs. À partir de 2017, les applis de décryptage des cosmétiques vont amplifier le phénomène. Elles exposent la liste INCI à des millions de consommateurs, pointant des ingrédients controversés principalement pour la santé. La pression exercée sur les marques est sans précédent. La plupart des acteurs revoient leur charte pour répondre aux attentes de clients qui ne veulent plus de certaines substances. Le consommateur ne demande plus de limiter, mais bien d’exclure certaines substances.
Presque 10 ans plus tard, les chartes ont été revues, mais les ingrédients sensibles pour l’environnement restent le parent pauvre de ces cahiers des charges. Certains sont tout de même sous le feu des projecteurs : les PEG souvent bannis ainsi que les tensioactifs les plus critiques, et les substances hautement préoccupantes pour la réglementation européenne : principalement les vPvB (very persistent, very bioaccumulative) et les PBT (persistent, bioaccumulative and toxic). Quelques exceptions existent. L'huile de palme dont le sourcing certifié RSPO est devenu une exigence courante montre que certains ingrédients problématiques au regard de l’environnement ont fait leur entrée dans les chartes pour des raisons environnementales et sociales sous pression médiatique et associative. Mais ce sont des cas isolés, ciblés sur des ingrédients très largement médiatisés.
Certains acteurs, notamment les grands groupes engagent des travaux plus poussés. La biodégradabilité est un sujet sur lequel l'industrie travaille activement, et l'écotoxicité aquatique fait l'objet d'un travail spécifique, notamment pour les produits solaires. Les grands acteurs s'attaquent au défide l’eau, en reformulant pour limiter son volume dans les formules, améliorer la rinçabilité des produits ou développer des formats qui réduisent sa quantité nécessaire à l'usage. Mais ces démarches opèrent par critère isolé, elles ne mesurent pas l'impact environnemental global d'une formule. Et pourtant, la formule représente une part importante de l'impact environnemental d'un produit cosmétique. C'est là que se concentrent entre autres, les nouveaux leviers de l’écoconception.
La réglementation conditionne souvent les actions conduites. Pour comprendre pourquoi il faut revenir sur ce que la réglementation elle-même cible et ce qu'elle n'a pas vocation à couvrir.
Ce que le règlement cosmétique garantit et ce qu’il ne mesure pas
L'Europe dispose d'un cadre réglementaire unique au monde pour évaluer la sécurité des ingrédients cosmétiques. Il repose sur trois textes complémentaires dont les interactions forment un système cohérent.
- Le CLP, règlement de classification, d'étiquetage et d'emballage des substances chimiques, est le socle. Il définit les dangers intrinsèques de chaque substance : cancérogénicité, toxicité pour la reproduction, danger aquatique, certaines propriétés liées à la persistance et la bioaccumulation. C'est lui qui attribue les mentions de danger - les classifications H - qui serviront de référence aux deux autres textes.
- REACH s'appuie sur ces classifications pour encadrer la mise sur le marché des substances chimiques. Il peut restreindre ou interdire leur usage selon entre autres les usages et les volumes. Son mécanisme est transversal, il s'applique à toutes les industries, cosmétique comprise.
- Le règlement cosmétique européen (CE) 1223/2009 constitue le cadre sectoriel spécifique. Il se nourrit de REACH et du CLP dans ses annexes - substances interdites, restreintes … - et s'appuie sur le Comité scientifique pour la Sécurité des Consommateurs (SCCS) pour évaluer la sécurité des ingrédients dans leur contexte d'utilisation réel : type de produit, concentration, fréquence d'usage.
Ce triptyque ne fonctionne pas selon une simple logique descendante. Il est fondé sur une évaluation du risque, et non du seul danger. Le danger est la propriété intrinsèque d'une substance. Le risque, c'est ce danger rapporté à l'exposition réelle : la dose, les conditions d'usage, la fréquence d'application.
Ce système est performant au regard des objectifs qui lui ont été assignés. Il garantit la sécurité sanitaire des ingrédients cosmétiques avec un niveau d'exigence sans équivalent dans le monde. Il intègre des dimensions environnementales - toxicité aquatique, persistance, bioaccumulation - via les classifications REACH et CLP.
Mais il présente une limite : il ne permet pas d'évaluer l'empreinte environnementale globale d'un ingrédient. Deux ingrédients autorisés sans restriction, peuvent avoir des impacts radicalement différents sur la consommation d'eau, l'occupation des terres ou le changement climatique. Le cadre réglementaire répond à la question : cet ingrédient est-il sûr ? Il ne répond pas à la question : cet ingrédient est-il préférable d'un point de vue environnemental global ? Ce n'est pas son rôle et c'est précisément là que la mesure d'impact prend le relais.
Les futures évolutions réglementaires confirment la nécessité de commencer à mesurer véritablement l’impact environnemental de la globalité des produits, formules comprises. Le packaging fait l'objet d'une attention soutenue depuis de nombreuses années. Portés par la loi AGEC en France et prochainement par le règlement européen PPWR, les grands acteurs ont défini des objectifs précis en matière de circularité : allègement des emballages, choix des matériaux, recyclabilité, développement des recharges. Des consortiums sont créés pour pousser à plus de circularité. La Belle Boucle pour encourager la consigne des emballage cosmétique ou Pharma Recharge pour développer le vrac en pharmacie, en sont des exemples opérationnels.
Le packaging a ouvert la voie. La formule est le prochain périmètre que la réglementation va contraindre. Le déploiement de l’affichage environnemental cosmétique en France sera basé sur l’ACV. La directive EMPCO de son côté, imposera de documenter toute allégation environnementale. Le Digital Product Passport dans le cadre du règlement ESPR sur l’écoconception des produits de consommation durable en Europe exigera la traçabilité environnementale des ingrédients produit par produit.
Les 5 enjeux de l’ACV pour une formule cosmétique
L’ACV est au cœur des défis à venir. Conduire une Analyse de Cycle de Vie d’un produit cosmétique, c'est se confronter à une série d'enjeux méthodologiques qui rendent l’exercice relativement complexe et les arbitrages difficiles à réaliser.
Le premier est le nombre d'ingrédients. Une crème de soin en contient en moyenne 30 à 50. Un parfum peut en mobiliser encore bien davantge. Chacun a son propre profil d'impact environnemental, son origine, ses variabilités. L'inventaire du cycle de vie doit couvrir l'ensemble de ces flux pour chaque ingrédient. C'est une charge de travail considérable, qui croît avec la complexité de la formule.
Le deuxième enjeu est la variabilité intra-ingrédient. Un même nom INCI peut recouvrir des réalités environnementales très différentes selon le fournisseur, l'origine géographique et le procédé de fabrication. Deux glycérines référencées sous le même INCI, l'une issue de la saponification d'huiles végétales, l'autre synthétisée à partir du propylène n'ont pas le même profil d'impact sur le changement climatique, la consommation d'eau ou l'occupation des terres. Pourtant, on les rencontre dans l’INCI sous la même dénomination.
Le troisième enjeu concerne les produits rincés. L'impact en phase d’usage dépend directement des comportements des consommateurs : durée de rinçage, température de l'eau, fréquence d'utilisation, mix énergétique … Ces paramètres varient selon les pays, les cultures, les saisons. Ils sont déterminants dans le calcul de l'empreinte d'un shampoing ou d'un gel douche.
Le quatrième enjeu est posé par les nouveaux formats. Les produits à reconstituer tels que les concentrés, les solides ou les formats à diluer, redistribuent les impacts sur le cycle de vie. L'eau, qui représente souvent la majorité du poids d'une formule traditionnelle, n'est plus intégrée dans le produit mais ajoutée au moment de l'usage. C'est une démarche d'écoconception réelle qui allège le transport, réduit l'emballage, supprime une part significative de l'empreinte logistique. Mais elle soulève une question méthodologique fondamentale : comparer des produits à fonctionnalités équivalentes. Comment s’assurer que des ingrédients ont une fonctionnalité similaire. Ce n'est pas un obstacle à ces formats mais c'est l'un des enjeux que l'ACV d'une formule doit savoir adresser.
Le cinquième enjeu est celui des données et c’est le plus critique. Dans une ACV rigoureuse, les données idéales sont les données issues des fournisseurs, celles qu’ils détiennent sur leurs propres procédés : consommation d'eau, énergie utilisée, émissions générées, origine précise des matières premières. Si ces données étaient disponibles, l’exercice serait simple. Dans la réalité, elles sont très difficiles à obtenir : la chaîne de valeur cosmétique est longue et fragmentée. Les fournisseurs ne partagent pas leurs données de production par confidentialité commerciale, par absence de process interne de mesure, ou parce que personne ne les leur a encore demandés de façon structurée.
Face à cette difficulté d’obtention des données d’activité, les spécialistes ACV émettent des hypothèses basées sur des documents méthodologiques ou sectoriels de référence. Pour transformer des données d'activité en impacts environnementaux, les spécialistes de l'ACV s'appuient sur des bases de données de référence : Ecoinvent, la Base Empreinte ou Agribalyse de l'Ademe, la base EF, entre autres. Dans le secteur cosmétique, cet exercice se heurte à un obstacle majeur : la quasi-totalité des substances répertoriées dans le COSING - près de 30 000 ingrédients - est absente de ces bases généralistes, et donc dépourvue de toute donnée d'impact environnemental modélisée. Le praticien recourt alors à des proxies. Ces approximations sont insuffisantes pour piloter des décisions d'écoconception formule ou défendre des allégations environnementales face à EMPCO.
Ce double verrou, données fournisseurs inaccessibles et carence des bases de données environnementales a longtemps rendu l'ACV formule impraticable à l'échelle d'un portefeuille. C'est précisément ce verrou que Fairglow a levé, en reconstituant par rétrosynthèse le profil environnemental des substances référencées dans le COSING. Ce qui rend aujourd'hui possible ce qui ne l'était pas : une ACV fiable et granulaire sur l'ensemble d'une formule et à l'échelle d'un portefeuille complet.
Charte ou ACV : deux outils, une logique commune pour la filière cosmétique
Les chartes de formulation restent indispensables. Elles fixent un cadre, excluent les substances les plus problématiques et garantissent une cohérence globale. Elles répondent à une logique de sécurité et de conformité. Mais elles fonctionnent selon une approche binaire : un ingrédient est autorisé, interdit ou limité. Elles ne permettent pas d’évaluer l’impact environnemental global d’une formule en temps réel, ni de comparer différentes alternatives entre elles.
La mesure introduit une logique différente. Elle ne remplace pas la charte, elle la complète. Elle permet d’évaluer une formule sur l’ensemble de son cycle de vie, de comparer plusieurs options, et d’arbitrer sur la base de données objectives, sur l’ensemble des 16 catégories d’impact du Product Environmental Footprint (PEF). Pour la R&D, cela change la nature même des décisions. Lorsqu’une reformulation est nécessaire pour des raisons réglementaires, techniques ou stratégiques, la mesure permet d’évaluer les impacts des différentes options, et d’identifier celle qui optimise à la fois la performance produit et la performance environnementale. Pour les directions RSE, elle permet de documenter les choix, de démontrer une trajectoire d’amélioration continue et de répondre aux exigences croissantes en matière de preuve et de transparence.
Cette complémentarité fonctionne dans les deux sens. Si la mesure révèle qu'un ingrédient présente un profil d'impact environnemental global particulièrement problématique sur l'eau, les sols ou le climat, rien n'empêche de l'intégrer dans la charte comme critère d'exclusion ou de limitation. L'ACV devient alors un outil d'enrichissement de la charte elle-même. Les deux approches ne s'ignorent pas, elles se nourrissent mutuellement.
La charte définit le cadre. La mesure permet de piloter à l'intérieur de ce cadre et de le faire évoluer.
(1) Étude Statista - 2019
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