Les défis de l'ACV en cosmétique et ce qui change aujourd'hui

Des défis historiques désormais levés par la technologie

Avant le rapport Meadows, conduit en 1972 par des chercheurs du MIT mettant en exergue la finitude des ressources, la première étude multicritères se rapprochant d’une analyse du cycle de vie (ACV) est réalisée par des chercheurs de Coca-Cola en 1969. Leur objectif ? Choisir entre le verre et le plastique pour l’emballage, l’internalisation ou l’externalisation de la production de la bouteille, l’analyse de sa fin de vie. L’ACV commence à se développer à la fin des années 1980. Quarante ans plus tard, une ACV d’un produit cosmétique sur mesure coûte plusieurs milliers d’euros et mobilise des mois de travail. À l’échelle d’un portefeuille produits, le déploiement sur ces bases est structurellement hors de portée. Mais ce n’est pas le seul obstacle. Les spécificités du secteur de la cosmétique lui-même rendent l’exercice ardu. Pourquoi, et qu’est-ce qui change aujourd’hui avec la possibilité réelle d’industrialiser les ACV ?

L’ACV d’un produit cosmétique : un cycle de vie plus complexe qu’il n’y paraît 

L’analyse du cycle de vie complète mesure l’impact environnemental d’un produit, de l’extraction des matières premières à sa fin de vie. Normalisée, la méthode est claire. En pratique, appliquée aux produits cosmétiques, elle se heurte pourtant à la nature même du produit : des formules pouvant contenir plusieurs dizaines d’ingrédients aux origines géographiques diverses, de natures chimiques différentes, obtenues ou transformées par des processus variés. L’emballage peut superposer différents matériaux. Le réemploi ou les nouveaux formats (recharges, produits à diluer…) sont autant de nouvelles variables. La phase usage, quant à elle, varie selon les comportements de consommation. La fin de vie dépend des infrastructures locales pour la gérer. À chaque étape, la filière cosmétique présente des spécificités qui compliquent la modélisation, avant même que n’apparaisse la question des données environnementales.

Pour comprendre en détail où se situent ces difficultés, il faut suivre le produit cosmétique à chaque étape de son cycle de vie.

  • L’extraction et la production des matières premières : les matières premières concernent tant la formule que les packagings primaire, secondaire et tertiaire : molécules de synthèse, matières premières naturelles, biotechnologie, plastique, aluminium, verre, carton… Leur grand nombre et la multiplicité de leur nature, de leurs origines et de leurs filières en font un point déterminant de la complexité de l’ACV. 
  • La fabrication du produit fini : elle est impactée par les procédés chimiques de fabrication de la formule, la consommation énergétique et sa source, l’eau de process, les déchets industriels. 
  • Distribution : elle concerne la logistique de transport et stockage. Elle peut être extrêmement impactante pour des produits dont les composants sont distribués par voie aérienne. 
  • Usage : pour les produits rincés, cette étape inclut la consommation d’eau chaude et l’énergie associéeparfois à d’autres consommables tels que des cotons démaquillants. Elle ressort fortement dans l’impact des produits rincés.
  • Fin de vie : elle concerne le traitement des emballages primaires et autres consommables associés au produit (type coton démaquillant) dépendamment des infrastructures locales (recyclage, incinération, enfouissement), ainsi que le traitement des eaux usées pour les produits rincés. 

Pour le secteur de la cosmétique, l’impact est majoritairement concentré à deux étapes du cycle : en amont avec les matières premières et en aval au niveau de l’usage du produit. C’est précisément là que les données d’activité et environnementales sont les plus difficiles à obtenir et les approximations les plus influentes sur les résultats. Cette complexité rend la modélisation exhaustive difficile. 

Sur ce cycle de vie en 5 étapes, la méthodologie ACV repose sur 4 phases successives définies par les normes internationales.

Norme ISO 14040/14044/14067 : une méthode robuste mais difficile à exploiter en cosmétique

La réalisation d’une ACV est un processus itératif qui repose sur 4 phases successives. Chacune d’elle est pourvoyeuse de défis propres à la filière cosmétique. 

  • Phase 1 : définition de l’objectif et du champ d’étude. Toute ACV doit tracer les frontières du système, autrement dit de décider ce que le périmètre inclus et ce qu’il n’inclut pas. La norme ISO nécessite que ces frontières soient clairement définies, mais elle ne prescrit pas où les tracer pour un produit donné. En cosmétique, les questions sont nombreuses. Comment définir la fonctionnalité d’un produit pour pouvoir comparer les résultats de différents produits cosmétique ? Le choix de l’unité fonctionnelle n’est pas neutre, et il devient encore plus challengeant de le définir correctement avec les nouveaux formats : produits à diluer, soins solides, recharges… La question de l’allocation s’y ajoute. Quand un même processus génère plusieurs coproduits simultanément, comment répartir l’impact entre les deux ? 
  • Phase 2 : l’inventaire du cycle de vie. Il s’agit certainement de l’étape la plus exigeante. Elle consiste à recenser et quantifier l’ensemble des flux entrants (matières premières, énergie, eau) et sortants (émissions, rejets aqueux) à chaque étape du cycle de vie. C’est la phase génératrice de données d’activité. C’est donc ici que le problème central se pose, puisque les données clés, principalement issues des matières premières et de l’usage, sont très difficiles à mobiliser.
  • Phase 3 : Évaluation des impacts. Les flux inventoriés sont traduits en impacts environnementaux grâce aux facteurs de caractérisation sur les catégories d’impact étudiées. Ce sont les coefficients qui convertissent un flux physique (gramme de méthane, litres d'eau ...) en impact quantifié (Kg CO2 eq., m3 eq. D’eau). Ces facteurs ne sont pas universels : ils varient selon les bases de données environnementales choisies ainsi que la méthode de caractérisation choisie, ce qui constitue une source de variabilité certaine entre deux études. 
  • Phase 4 : interprétation. Les résultats sont analysés pour identifier les principales sources d’impact (hotspots) et interprétésen tenant compte des incertitudes associés au calcul et à la qualité de la donnée d’activité et environnementale. Optionnellement, des leviers d’action et arbitrages possibles peuvent être proposés. C’est la phase qui transforme une ACV en outil d’aide à la décision, à condition que les données précédentes soient suffisamment fiables et granulaires.

La revue critique, quant à elle, est mentionnée par les norme ISO. Elle est obligatoire dès lors que l’ACV est destinée à être communiquée publiquement dans un contexte comparatif. Un panel indépendant vérifie que la méthodologie est conforme aux normes, que les données sont cohérentes et que les conclusions sont justifiées. Cette revue critique permet d’assurer que la qualité des données amont est suffisante.

Les normes ISO fournissent un cadre de référence mais ne rentrent pas dans les détails d’hypothèses par défaut à prendre en l’absence de données. Afin d’homogénéiser la pratique d’ACV, la Commission Européenne a recommandé en 2021 l’utilisation d’un cadre de référence : le Product Environmental Footprint (PEF).

Le PEF et ses indicateurs : pourquoi le carbone ne suffit pas

Souvent, la mesure de l’impact environnemental est assimilée à la mesure des émissions de gaz à effet de serre. L’impact environnemental d’un produit ou d’un service va bien au-delà. C’est d’autant plus vrai pour les produits cosmétiques. Au vu de sa nature, un produit peut présenter un bilan carbone satisfaisant et une très mauvaise empreinte eau par exemple. Dans un souci d’uniformisation des catégories d’impact retenus, la méthode PEF a fait le choix de définir 16 catégories d’impact à étudier. 

On peut regrouper ces 16 catégories dans 5 grandes thématiques : 

Climat : changement climatique (kg CO2 eq.), consommation d’énergie (MJ), utilisation des ressources fossiles. Ces catégories sont transverses à l’ensemble du cycle de vie, notamment dès lors qu’une consommation énergétique est nécessaire.

Eau : consommation d’eau (m³ eq.), eutrophisation aquatique eaux douce et marine, écotoxicité aquatique. Ces catégories sont particulièrement critiques en cosmétique. L’eau est à la fois l’ingrédient principal de nombreux produits ainsi qu’une ressource lors des phases de fabrication et d’usage du produit. Elle est aussi directement impactée par la fin de vie des produits rincés.  

Sol et biodiversité : occupation des terres, transformation des terres, eutrophisation terrestre. Ces catégories pointent notamment l’impact des filières d’ingrédients naturels, enjeu croissant dans les démarches environnementales cosmétiques actuelles. 

Air et santé humaine : particules fines, toxicité humaine cancérogène et non cancérogène, couche d’ozone, rayonnements ionisants, formation d’ozone photochimique. Ces catégories sont amplifiées en fonction de la composition du produit cosmétique et de la présence d’aérosol.

Ressources minérales et métalliques : une catégorie importante pour évaluer certains packagings et ingrédients de maquillage.  

Ces 16 catégories illustrent la diversité des enjeux à considérer. Une question majeure se pose alors : où se trouvent théoriquement les données qui permettent d’alimenter de façon exhaustive l’analyse ? Pour les identifier, il faut remonter la chaine de valeur dans son intégralité. 

La chaine de valeur des produits cosmétiques et le casse-tête des données

La chaîne de valeur d’un produit de beauté comprend d’autant plus d’acteurs que le nombre de matières premières est élevé. Le rôle de ces acteurs est très important puisque l’essentiel des impacts se situe dans les émissions indirectes des entreprises (scope 3 tel que défini par le GHG Protocol), contrairement à d’autres industries où l’impact est davantage concentré dans les émissions sous contrôle direct de l’entreprise (scopes 1 et 2).

La diversité des origines des ingrédients renforce la problématique : une matière première naturelle peut présenter des impacts différents selon le pays de production, les pratiques agricoles, le mode d’extraction. Un même ingrédient peut aussi être obtenu selon des procédés très divers. La glycérine en est l’illustration parfaite. Référencée sous un même nom INCI (International Nomenclature of Cosmetic Ingredients)  (Glycerin), elle peut être issue de la saponification d’huile végétale, synthétisée à partir du propylène, un dérivé pétrochimique, ou produite par fermentation microbienne. Trois origines, trois profils d’impact environnemental différents. Agréger ces trois réalités par une donnée moyenne dilue la précision d’une démarche d’écoconception.

On le voit, les données d’activité sont clés. La méthode de calcul, aussi robuste soit-elle, est inopérante sans elles. Ces informations essentielles devraient théoriquement être livrées par les fournisseurs. La réalité est toute autre. L’accès à ces données se révèle souvent complexe. 

En cause : une chaîne de valeur longue et fragmentée. Entre une marque et le producteur situé par exemple à Madagascar, il y a parfois plusieurs intermédiaires. À chaque maillon, les données existent mais ne parviennent pas nécessairement jusqu’à la marque. Les raisons sont multiples :

  • La confidentialité commerciale : un fournisseur qui livre ses données de production détaille aussi ses coûts, ses procédés, ses marges. 
  • L’absence de process interne à l’échelle de chaque acteur : mesurer sa propre empreinte nécessite des outils que beaucoup d’entre eux ne possèdent pas. 
  • La dilution de l’information. Un ingrédient peut traverser plusieurs fournisseurs, plusieurs pays, plusieurs continents avant d’être utilisé. La traçabilité devient alors un exercice complexe.

Face à cette difficulté d’obtention des données d’activité, les spécialistes ACV émettent des hypothèses basées sur des documents méthodologiques ou sectoriels de référence.

Pour convertir les données d’activité en impact, les praticiens ACV se tournent vers des bases de données environnementales de référence : Ecoinvent, Base Empreinte ou Agribalyse de l’Ademe, base EF … En cosmétique, cette approche est compliquée à mettre en œuvre. La majorité des ingrédients du COSING environ 30 000 substances cosmétiques ne dispose pas d’inventaires existants dans ces bases généralistes, et donc pas d’impact environnemental.

Ce double verrou - complexité des produits et difficulté d’accès à la donnée - explique en partie pourquoi malgré sa robustesse, l’ACV n’a pas encore transformé les pratiques à grande échelle dans le secteur de la cosmétique.  

L’industrialisation des ACV cosmétique désormais possible 

La problématique n’est donc pas méthodologique, mais opérationnelle et pose une question essentielle :  comment produire des données aux résultats fiables sur les ingrédients absents des bases de données de référence, à grande l’échelle et à un coût limité ? 

C’est précisément ce challenge que Fairglow a relevé. La plateforme d’ACV dédié aux produits cosmétiques a reconstruit par rétrosynthèse les données environnementales manquantes pour les 30 000 ingrédients du COSING, constituant la première base de données propriétaire spécialisée en cosmétique à cette échelle, certifiée par Bureau Veritas sur les normes ISO 14040/14044/14067.  La plateforme prend en charge l’ensemble du cycle de vie du produit : formule, packaging, fabrication, distribution, usage et fin de viedans une approche dite « cradle to grave ». Conforme au cadre PEF, tout est toutefois paramétrable.

A la clé : un vrai pilotage de la performance environnementale et des arbitrages en temps réel. Un directeur R&D peut comparer l’impact environnemental de deux formulations ou deux produits avant de valider un développement ou répondre aux exigences réglementaires et des consommateurs. Enfin, il s’agit d’un avantage compétitif dans la chaine de valeur. Tous les grands groupes ont entamé leur démarche. Ils demanderont demain la même transparence  leurs fournisseurs et façonniers 

L’ACV n’est pas une méthodologie nouvelle. Elle est normée et éprouvée. Si son déploiement en cosmétique est resté limité, c’est à la fois en raison de ses contraintes opérationnelles  - complexité des produits, fragmentation de la chaîne de valeur, difficulté d’accès aux données -  mais aussi parce qu’elle ne s’inscrivait pas dans les logiques de décision des entreprises. Faute d’être exploitable à l’échelle d’un portefeuille et compte tenu de son coût, elle est longtemps restée perçue comme un exercice ponctuel. Ce qui change aujourd’hui, c’est la capacité à lever ces contraintes.

La question n’est plus de savoir si la mesure est possible ou trop approximative. Elle est désormais de se doter des moyens pour en faire un outil de pilotage et de décision plutôt qu’un exercice isolé ou une démarche de conformité.

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