Pourquoi mesurer l'impact environnemental des cosmétiques devient stratégique ?

Réglementation, écoconception, consommateurs, compétitivité : les vrais enjeux

L’industrie cosmétique représente entre 0,5 et 1,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (1). Il s’agit du seul chiffre disponible et il date de 2020. À lui seul, il illustre une réalité plus large, au-delà même des émissions de carbone : l’impact environnemental des produits cosmétiques reste mal mesuré, et donc difficile à appréhender. Cette situation contraste pourtant avec les nouveaux enjeux auxquels sont confrontés les acteurs de la filière. La réglementation se renforce, les consommateurs arbitrent réellement, les risques liés à la dépendance aux ressources naturelles vont peser de plus en plus sur la création de valeur.

Cette absence de mesure était autrefois acceptable. En 2026, elle ne l’est plus vraiment. Elle devient une lacune dans la prise de décision. La question n’est pas tant de connaitre l’impact d’un produit, que de le comprendre et surtout de le piloter.

Mesurer l'impact environnemental d'un produit cosmétique : de quoi parle-t-on ?

En matière d’impact environnemental, les confusions sont fréquentes. 

Mesurer l’impact, ce n’est pas déterminer si un produit est naturel ou clean. Une matière première naturelle peut de manière contre intuitive se révéler plus impactante qu’un ingrédient synthétique. L’impact environnemental ne se détermine pas à la liste INCI (International Nomenclature of Cosmetic Ingredients). Mesurer l’impact, ce n'est pas non plus effectuer le bilan carbone des usines de production : les émissions des opérations industrielles ne représentent qu'une fraction de l'impact total. Ce n’est pas, enfin, déclarer ses intentions ou cocher une case réglementaire. 

Mesurer l’empreinte environnementale d’un produit, c’est quantifier ses impacts multi-dimensionnels sur l’environnement, tout au long de son cycle de vie. De l’extraction des matières premières à l’usage et à sa fin de vie…L’Analyse du Cycle de Vie du produit (ACV) est la méthode de référence pour les évaluer. A cet effet, la Commission Européenne a défini un cadre de référence : le Product Environnemental Footprint (PEF) qui regroupe 16 catégories d’impact environnementaux couvrant les effets d’un produit sur le réchauffement climatique, l’air, les sols, l’eau, la santé humaine …  

Au final, un produit peut présenter une faible empreinte carbone et dans le même temps un impact élevé sur la biodiversité. Un produit au taux de naturalité important peut de son côté afficher une empreinte eau considérable. C’est cette vision globale à la granularité à la hauteur des enjeux que permet justement l’ACV.

Mesurer l’impact environnemental d’un produit cosmétique c’est passer d’une perception à une information objectivée et scientifique.  

Pourquoi l’industrie cosmétique est particulièrement exposée ? 

La nature même d’un produit cosmétique rend la mesure de son impact environnemental essentielle. En France, les entreprises sont classées par leur code NAF, identifiant leur activité principale. Ce code est une classification officielle. Les fabricants de cosmétiques et parfums sont rattachés au 2042Z, directement intégré à la classe de l’industrie chimique. 

En cosmétique, la quasi-intégralité du produit est de fait le fruit de procédés chimiques. La formule, même 100 % naturelle, est un ensemble de réactions chimiques. Tous les ingrédients impliqués, quelle que soit leur origine - synthétique, naturelle, biotech - subissent différentes transformations :  extraction, distillation, émulsification …  En parallèle, avec 120 milliards d’unités produites chaque année, le packaging est lui aussi majoritairement issu de la chimie (2). En France, le plastique reste le matériau le plus utilisé, représentant 51 % du poids des emballages (3). 

Mais la transformation chimique et son impact ne sont pas les seuls enjeux environnementaux de la filière cosmétique. Son recours massif à la nature en fait une industrie particulièrement exposée. 

L’eau pour commencer. Elle est indispensable  tout au long du cycle de vie du produit. Elle est tout d’abord l’ingrédient clé de nombreux produits. Dans les formules émulsionnées - crèmes, lotions, gels, shampoings - qui représentent la majorité du marché, elle figure en tête de la liste INCI et peut constituer jusqu'à 80% de la composition. Au-delà de sa fonction dans les formules, l’eau est également nécessaire à la culture des ingrédients naturels toujours plus nombreux dans les produits et aux process industriels de fabrication. Elle est enfin au cœur de l’usage et de la fin de vie pour un grand nombre de produits : les produits rincés entraînent une consommation plus ou moins importante des utilisateurs et viennent impacter la qualité des eaux usées. 

Avec l’essor de la naturalité, une part de plus en plus significative des ingrédients est désormais issue de ressources naturelles. Leur disponibilité, leur qualité et leur durabilité dépendent de l’état des écosystèmes. Ces matières premières sont souvent issues de chaînes d’approvisionnement longues, aux cultures dont les pratiques agricoles et l'impact sur la biodiversité et les sols varient considérablement.

Au regard de ces dépendances, la mesure prend tout son sens. 

Réglementation cosmétique : ce que PPWR et EMPCO vont changer  

Pour ceux qui ne recourent pas encore à l’ACV, les futures réglementations européennes vont changer la donne.  

Les cosmétiques comptent déjà parmi les produits les plus réglementés en Europe avec le Règlement cosmétique européen. Il gère à la fois l’évaluation des ingrédients et les bonnes pratiques de fabrication. De nouveaux textes vont encadrer en parallèle différentes étapes du cycle de vie du produit : l’emballage, la fin de vie et la communication aux consommateurs. 

Parmi eux, à court terme, le règlement sur les emballages et les déchets d’emballage (PPWR). Il s’appliquera à tous les pays de l’Union à partir du 12 août 2026 pour poser un cadre à l’écoconception des emballages en Europe. Il fixe notamment un objectif de recyclabilité des packagings à horizon 2030, tout en introduisant des exigences en matière de réduction et de réemploi. En septembre 2026, la Directive EMPCO régulera les allégations marketing qui devront désormais reposer sur des preuves. Côté formule et fin de vie, la Directive sur les Eaux Résiduaires Urbaines (DERU) entrée juridiquement en vigueur le 1er janvier 2025 constitue une évolution importante. Elle devrait imposer aux industriels des secteurs  pharmaceutiques et cosmétiques un financement à 80 % de l’élimination des micropolluants des eaux usées. Sa transposition en droit national est engagée. 

En France, le dispositif public d’affichage environnemental déjà initié pour la filière textile est en cours d’élaboration pour le secteur cosmétique. Il se base sur l’ACV. Les décrets rendant cet affichage obligatoire ne sont pas encore publiés. Si le calendrier relatif aux cosmétiques n'est pas encore arrêté, à l’échelle européenne, le règlement sur l’écoconception des produits durables (ESPR) introduit le Digital Product Passport (DPP) exigera des marques de fournir des données environnementales fiables, traçables et actualisées pour chaque produit.  

Si les exigences portées par ces différents textes sont souvent perçues comme des contraintes, ils anticipent les règles du jeu industriel de demain, un monde où les performances environnementales et économiques seront liées, mesurées, affichées et intégrées dans les décisions d'achat, de sourcing et de reporting. 

La réglementation transforme progressivement la performance environnementale en variable économique. 

Cosmétique durable : ce que les consommateurs attendent vraiment  

Dans ce monde en mutation, que veut vraiment le consommateur ?  Des sondages nous montrent régulièrement qu’il déclare être attentif aux aspects environnementaux. Mais il a longtemps existé un écart documenté entre intentions et comportements réels d’achat. 

Une étude publiée en avril 2025 par Amazon et les chercheurs de l’université de Californie du Sud offre une nouvelle perspective. Elle concerne l’analyse des ventes de près de 100 000 produits aux Etats-Unis et en Europe pour déterminer l’impact du programme Climate Pledge Friendly. Ce programme a été conçu pour aider les clients à identifier les produits les plus durables.  Pour être éligible, ils doivent avoir été certifiés par des tiers de confiance sélectionnés par Amazon. Ils sont alors identifiés par une petite feuille. 

L’étude compare les performances de vente d'un produit avant et après son entrée dans le programme CPF. Les résultats sont sans appel. Les produits identifiés par la feuille montrent une croissance indéniable. Aux Etats-Unis :  +12,5% de ventes en valeur, et +4,4% d'unités expédiées. En Europe - Royaume-Uni, Allemagne, France, Italie, Espagne - les résultats sont encore meilleurs : + 15,5 % de vente en valeur. 

L’étude met en exergue deux autres enseignements importants. Les produits consommables dont les cosmétiques, surperforment : + 24,7 % des ventes en valeur, soit près du double de la moyenne de toutes les catégories confondues. L'effet est encore plus fort pour les produits peu visibles. Pour une marque ETI ou PME cosmétique qui n'a pas la notoriété d'un grand groupe, rendre la performance environnementale visible et crédible est un levier de découverte et de croissance particulièrement puissant.

La conclusion est sans ambiguïté. La performance durable d’un produit, certifié par une méthodologie de référence se traduit en croissance du chiffre d’affaires. Les consommateurs attendent donc désormais des preuves. C’est certainement aussi l’une des explications de la réussite du programme d’Amazon. D’une manière générale, la mesure rend possible ce que les allégations génériques ne permettent pas : des messages précis étayés par des données vérifiées, ancrées dans une méthodologie reconnue. 

Sans cette mesure, une marque s'expose aujourd'hui à un risque de réputation. Demain, à une problématique juridique.

Mesurer pour piloter : un enjeu business pour la filière cosmétique 

Face aux nouveaux risques pour la filière cosmétique, les enjeux RSE évoluent pour quitter la sphère de la responsabilité et s’ancrer dans la réalité économique. Mesurer l’impact environnemental des produits cosmétiques pour les piloter, c’est mesurer le ROI de ses actions. Les outils de mesure deviennent de vrais outils de gestion, permettant au Directeur RSE ou R&D de s’ériger en business partner. 

Dans ce contexte de pression réglementaire et conso accrue, la mesure permet de piloter l’écoconception avec de vraies données tant pour les formules que le packaging. Côté formule, connaître l’impact réel d’un ingrédient change la nature des arbitrages. Certaines substitutions permettent à la fois de réduire l’impact et les coûts. La mesure peut aussi révéler qu’un ingrédient perçu comme vertueux est en réalité très impactant sur un autre paramètre. Elle permet de documenter une trajectoire d’amélioration continue. 

Concernant l’aspect réglementaire, la DERU sur l’élimination des micropolluants pourrait à terme introduire un système d’écomodulation et de REP induisant le principe de pollueur payeur. Pour le packaging, même enjeu. Le règlement PPWR reposera sur l’écomodulation. Les emballages les moins recyclables seront soumis à des contributions financières majorées. La performance environnementale du packaging devient une variable économique directe. Là encore, la mesure et la transformation en amont coûte moins cher que la mise en conformité dans l’urgence. 

Au-delà de l’écoconception, la mesure permet aussi d’évaluer en temps réel les innovations. Elle objectivise les gains et les apports réels. 

La mesure contribue également à une meilleure gestion du risque d’approvisionnement. La matrice de double matérialité réalisée par la FEBEA pour le compte de ses adhérents en atteste : la ressource est identifiée comme l’enjeu le plus important pour l’industrie. La nature-dépendance n’est plus un simple paramètre environnemental, il devient un risque business. Leur impact sur le changement climatique ou leur pression sur la biodiversité expose certains ingrédients plus que d’autres dans un contexte géopolitique de plus en plus incertain. 

Enfin, elle remplit un nouveau rôle dans la chaîne de valeur. Aujourd’hui tous les grands groupes ont entamé une démarche à minima partielle de mesure d’impact environnemental des produits. Demain, ils exigeront la même démarche de leur prestataire, demanderont des données précises. Pour un façonnier ou un fournisseur d'ingrédients, y recourir c’est d’ores et déjà afficher un avantage compétitif avant qu’il ne devienne une exigence de marché. 

L’impact environnemental des produits cosmétique reste aujourd’hui imparfaitement mesuré. Pas seulement en raison de contraintes techniques désormais résolues par des outils pointus, mais aussi parce que l’importance de cette mesure n’a pas toujours été perçue à sa juste valeur. Cette situation est en train d’évoluer. Les risques liés à la nature augmentent, la réglementation se renforce, les consommateurs arbitrent, les enjeux financiers se dessinent, et les attentes à l’égard de la chaine de valeur se transforment. Derrière la mesure, c’est surtout l’accès à une information qui permet d’anticiper, piloter et de trancher tout en étant capable d’afficher un ROI. La mesure n’est plus un exercice de reporting mais un exercice de décision. La question n’est donc plus de savoir pourquoi mesurer mais comment passer à l’action.

 

(1)  Etude Quantis - Make-up the future 2020

(2)  FEBEA

(3) FEBEA

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