L'environnement devient un enjeu de compétitivité pour la filière cosmétique

Ce que dit l'analyse de double matérialité de la FEBEA

En 2024, la FEBEA et Capgemini Invent publiait l’analyse de double matérialité de la filière et évaluaient elle-même son impact sur l'environnement et le risque que cet environnement fait peser en retour sur sa compétitivité. Pourtant, ce rapport extrêmement interessant reste largement méconnue des acteurs cosmétiques eux-mêmes.

Car au-delà de l'exercice réglementaire auquel elle répondait, elle révèle la manière dont la filière hiérarchise les enjeux qui pèseront demain sur sa compétitivité. Ces défis environnementaux, longtemps rangés du côté de la responsabilité, elle les traite désormais comme des risques économiques.

Trente ans à traiter la durabilité sans la mettre au bilan

Le traitement de l'environnement par les entreprises a connu trois grandes étapes qui se sont souvent entremêlées. 

La première phase fut sans conteste celle de la communication. On parle alors de mécénat et de partenariats. Ce que l’on appelle à l’époque le développement durable est au début des années 2000 souvent rattaché aux directions de la communication. 

En France, la loi NRE de 2001 exige des sociétés cotées d’expliquer dans leur rapport annuel comment elles prennent en compte les conséquences sociales et environnementales de leurs activités. Dans ce prolongement, la notion de responsabilité commence peu à peu à émerger. On parle alors de RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) qui va progressivement devenir une fonction de l'entreprise et plus seulement un sujet de communication. Son principe est simple : une entreprise ne doit pas uniquement créer de la valeur économique. Elle doit aussi prendre en compte les conséquences de son activité sur la société et sur l'environnement au nom de sa responsabilité. 

Les entreprises définissent des politiques d'achats responsables, rédigent des chartes fournisseurs et lancent des programmes de réduction de leurs impacts. Les entreprises s'érigent en protectrices de la planète. 

Le cadre réglementaire continue de se renforcer progressivement avec la loi Grenelle II en 2010, puis avec la directive européenne de 2014 sur le reporting extra-financier. Le carbone devient la principale grille de lecture. Les entreprises mesurent leurs émissions et fixent des trajectoires de réduction. 

Les marchés financiers vont ouvrir une troisième phase. Les investisseurs, puis les régulateurs ne vont plus seulement chercher à savoir quel est l'impact de l'entreprise sur l'environnement mais à comprendre comment les changements environnementaux peuvent affecter son modèle d'affaires. C'est un changement de paradigme complet. L'environnement ne représente plus uniquement un sujet de responsabilité. Il devient aussi un facteur de risque économique.

C'est ce changement que la CSRD consacre en 2022. La directive est souvent présentée comme une nouvelle obligation de reporting. Mais son apport est ailleurs. Pour la première fois, une réglementation impose aux entreprises d'analyser l'environnement sous deux angles : les impacts qu'elles exercent sur leur écosystème et les effets que la dégradation de cet écosystème peut avoir sur leur propre activité. C'est le principe de la double matérialité. La CSRD n'a pas inventé le concept. Elle a rendu son analyse obligatoire et documentée. 

Cette évolution n'a toutefois pas concerné toutes les entreprises de la même manière. Les différentes réglementations reposent sur des seuils. Elles visent d'abord les grandes entreprises. Les façonniers ou les fournisseurs d'ingrédients ont eux-mêmes enclenché leur mutation sous la pression de leurs clients.

Les risques ne connaissent pas de seuil. Ils ne s'arrêtent pas aux entreprises concernées par la réglementation. La véritable différence ne tient pas au niveau d'exposition, mais à la capacité à absorber les conséquences. Une grande entreprise dispose d'équipes spécialisées, de moyens financiers, d'un pouvoir de négociation et de contrats de long terme. Un acteur intermédiaire ou une indie brand possède beaucoup moins de leviers. Face à un même choc, il est souvent plus vulnérable.

Double matérialité : la filière cosmétique évalue son exposition, pas seulement son impact

En 2024, la FEBEA a mené avec Capgemini Invent une analyse de double matérialité du secteur cosmétique, en réponse à la CSRD. La fédération a cartographié les enjeux d'un acteur type de la beauté sur toute sa chaîne de valeur. La production est localisée en France et la distribution mondiale. Chaque enjeu est évalué sur les deux axes : l'impact exercé et le risque encouru. Douze entretiens d'adhérents ont nourri le travail, validé par un groupe de vingt-huit entreprises.

Il s'agit ensuite de déterminer si un enjeu est matériel. Il est considéré comme tel lorsqu'il pèse assez, sur l'un ou l'autre axe, pour qu'une entreprise ne puisse pas l'écarter : soit parce que son activité l'affecte fortement, soit parce qu'il affecte fortement son activité.

Trois enjeux environnementaux sont critiques sur les deux axes à la fois : les ingrédients naturels contenus dans les produits, l'eau du produit et la pollution.

Les ingrédients naturels : un risque que l'entreprise alimente elle-même

Depuis une dizaine d'années, la filière cosmétique a construit une partie de sa promesse sur des taux toujours plus élevés d'ingrédients naturels dans les formules. La filière les identifie  comme son risque et son impact le plus élevés.

Cette analyse s'inscrit dans un contexte à venir extrêmement tendu. L'agriculture entre dans une période de fortes contraintes. Le changement climatique multiplie les sécheresses, les vagues de chaleur et les événements extrêmes. Les ressources en eau se raréfient, les sols se dégradent et le déclin de la biodiversité fragilise les équilibres dont dépend la production. Dans le même temps, la FAO estime que la production agricole mondiale devrait augmenter d'environ 50 % d'ici à 2050 pour répondre à la demande en nourriture, en fibres et en biocarburants. Cette hausse des besoins accentuera la pression sur les milieux, alors même que leur capacité de production est déjà fragilisée.

Les mêmes matières premières seront convoitées par un nombre croissant d'industries, alimentation, pharmacie, cosmétique, chimie biosourcée ou énergie, ce qui intensifiera la concurrence pour l'accès aux ressources. L'extension de certaines cultures contribue par ailleurs à la déforestation, tandis que les pratiques les plus intensives accélèrent la dégradation des sols et des écosystèmes. Ces phénomènes se renforcent mutuellement. Ils rendent les rendements plus incertains, les récoltes plus volatiles et les approvisionnements plus fragiles.

La cosmétique participe elle-même à cette demande, et donc à la pression exercée sur des ressources dont elle dépend. C'est le propre de ce risque : l'entreprise n'y est pas seulement exposée, elle y contribue.

L'eau : un risque qui se joue dans le produit et son usage

L’eau est, pour de nombreux produits le premier ingrédient de la formule. Cette eau doit être disponible et de qualité. Or la ressource se tend. Selon le World Resources Institute, vingt-cinq pays, où vit un quart de l'humanité, consomment chaque année plus de 80 % de leurs réserves. Là où l'eau se raréfie, son accès devient plus coûteux et plus incertain. Une production qui dépend d'une eau de qualité y est directement exposée, sur le prix comme sur la sécurité d'approvisionnement.

À cette eau ingrédient s'ajoute celle que le produit mobilise à l'usage. Beaucoup de cosmétiques sont conçus pour être rincés, et cette consommation, hors des murs de l'entreprise, pèse aussi dans le bilan.

La pollution : un nouveau type de formulation à inventer

La cosmétique fait partie des industries chimiques et la pollution constitue aussi l'un de ses enjeux clés. 

Elle recouvre, dans la matrice, plusieurs réalités distinctes. Celle des milieux d'abord : l'air, l'eau, les sols et les organismes vivants. Celle des substances ensuite. La FEBEA y range explicitement les substances préoccupantes et très préoccupantes : les perturbateurs endocriniens, les substances persistantes, bioaccumulables et toxiques, et les substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques.

La conséquence n'est pas de même nature que pour les ressources. Il ne s'agit pas d'une matière qui viendrait à manquer, mais d'un cadre qui se resserre. Le statut d'une substance peut évoluer, et une molécule autorisée aujourd'hui peut ne plus l'être demain, ou devenir difficile à défendre commercialement. Une reformulation suit, avec ses coûts de recherche, de tests de stabilité, d'évaluation de sécurité et de requalification.

L'industrie est par ailleurs exposée au principe pollueur-payeur. La directive européenne relative au traitement des eaux urbaines résiduaires, révisée en 2024, instaure une responsabilité élargie des producteurs : les filières pharmaceutique et cosmétique devront financer au moins 80 % du coût du traitement destiné à éliminer les micropolluants de leurs produits dans les eaux usées.

L'analyse de la FEBEA : un cadre commun, pas un diagnostic d'entreprise

L'analyse de la FEBEA exprime la position de la filière sur les risques que toute entreprise du secteur doit gérer. Elle identifie les enjeux critiques pour la cosmétique, elle ne les mesure pas pour une entreprise donnée.

Ce n'est pas une limite de l'exercice, c'est sa nature. La matrice établit un cadre commun. Les enjeux y sont cotés à dire d'experts, en retenant la position la plus partagée, en risque brut, et à l'échelle d'un profil type du secteur. Elle décrit ce que la filière a en partage, pas ce qui distingue une marque d'une autre.

Or chaque entreprise est différente. Le poids d'un enjeu dépend du portefeuille. L'eau ne pèse pas de la même façon pour une maison de parfum et pour un fabricant de gels douche. Un actif menacé peut concerner trois références chez l'un et deux cents chez l'autre. Le cadre indique à toute la filière les risques qu'elle doit gérer. Il ne dit à personne l'ampleur exacte des siens.

C'est la différence entre partager un cadre et piloter une entreprise. La matrice situe les risques. Elle nomme les enjeux, les hiérarchise, alerte. Mais une entreprise se pilote avec des chiffres qui lui sont propres : quel ingrédient concentre son exposition, quel produit la porte, quelle reformulation permet de réduire. Ces réponses ne relèvent pas du cadre commun. Elles relèvent de chaque entreprise.

Tant que le risque reste partagé sans être quantifié pour soi, il demeure une orientation. 

Nommer les risques ne suffit plus

La filière le reconnait,  les risques environnementaux sont devenus des risques économiques, et ils concernent toute la chaîne de valeur, des grands groupes aux indie brands en passant par les façonniers. Mais ce cadre reste générique alors que la mesure  permet la granularité Traduire ces risques en chiffres propres à chaque entreprise, pour arbitrer avant qu'ils ne se matérialisent, c'est l'objet de Fairglow.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la double matérialité en cosmétique ?

La double matérialité évalue chaque enjeu sous deux angles : l'impact de l'activité de l'entreprise sur l'environnement, et l'effet de cet enjeu environnemental sur l'activité, ses coûts et sa marge. En 2024, la FEBEA a appliqué cette méthode au secteur cosmétique pour cartographier ses risques.

Quels risques environnementaux sont critiques pour la filière cosmétique ?

Trois enjeux environnementaux ressortent critiques sur les deux axes de l'analyse FEBEA : les ingrédients naturels contenus dans les produits, l'eau de composition et d'usage, et la pollution. Sur dix familles d'enjeux au total, neuf sont jugées matérielles pour le secteur.

Pourquoi les ingrédients naturels sont-ils un risque pour la cosmétique ?

Parce que la disponibilité et le prix des actifs végétaux dépendent de l'état des sols, de l'eau et du climat. La production agricole mondiale devra croître d'environ 50 % d'ici 2050 selon la FAO, sur des terres et des sols déjà fragilisés. En exploitant toujours plus d'ingrédients naturels, la filière contribue à la raréfaction dont elle dépend.

Qu'est-ce que le principe pollueur-payeur pour la cosmétique ?

La directive européenne sur les eaux urbaines résiduaires, révisée en 2024, instaure une responsabilité élargie des producteurs. Les filières cosmétique et pharmaceutique devront financer au moins 80 % du coût du traitement éliminant les micropolluants de leurs produits dans les eaux usées.

L

a double matérialité est-elle obligatoire ?

La CSRD a rendu l'analyse de double matérialité obligatoire, documentée et vérifiable pour les entreprises concernées par des seuils. Sa portée a depuis été revue à la baisse, mais l'exercice garde sa valeur d'outil de pilotage des risques, indépendamment de l'obligation.

Sources

  • FEBEA et Capgemini Invent, Résultats de l'analyse de double matérialité du secteur cosmétique, juin 2024. https://www.febea.fr
  • Directive (UE) 2022/2464 (CSRD). https://eur-lex.europa.eu/eli/dir/2022/2464/oj
  • Directive (UE) 2024/3019 relative au traitement des eaux urbaines résiduaires. https://eur-lex.europa.eu/eli/dir/2024/3019/oj
  • FAO, The Future of Food and Agriculture et SOLAW 2021. https://www.fao.org
  • World Resources Institute, Aqueduct Water Risk Atlas, 2023. https://www.wri.org/aqueduct
  • GIEC, Sixième rapport d'évaluation, volet II, 2022. https://www.ipcc.ch

Any question on this?

Articles similaires

Cosmetics brands’ new specifications

Pourquoi façonniers et maisons de parfum doivent mesurer l'impact environnemental des produits

Buisness performance

8 Jul

Cosmetics brands’ new specifications

Pourquoi façonniers et maisons de parfum doivent mesurer l'impact environnemental des produits

8 Jul

The cost of climate inaction: What Fashion teaches Beauty’s finance leaders

A study shows how climate change is already becoming a factor in profitability.

Buisness performance

8 Jul

The cost of climate inaction: What Fashion teaches Beauty’s finance leaders

A study shows how climate change is already becoming a factor in profitability.

8 Jul