Naturalité en cosmétique : entre promesse environnementale et risque de dépendance

Depuis la fin des années 2010, les marques cosmétiques ont fait de la naturalité un enjeu de leurs formules, sous la pression de consommateurs à la recherche de produits écartant les ingrédients controversés. Cette quête s’est bâtie sur une logique de santé et de perception. Pas sur des critères environnementaux.
Pourtant aujourd’hui, les ingrédients naturels sont certainement l’un des premiers défis en matière de durabilité de l’industrie cosmétique. En 2024, la FEBEA a conduit avec Capgemini Invent l’analyse de double matérialité de la filière. La ressource naturelle y apparaît comme un enjeu critique sur les deux axes de l’exercice : la matérialité d’impact, ce que l’activité fait peser sur les milieux, et la matérialité financière, ce que cette dépendance fait peser sur la valeur des entreprises.
Ces risques restent pourtant rarement mesurés, alors même qu’ils conditionnent progressivement la disponibilité, le coût et la résilience des approvisionnements.
Un ingrédient naturel a-t-il une faible empreinte environnementale ?
Un ingrédient naturel n’est pas nécessairement un ingrédient à faible impact. La liste INCI ne renseigne pas sur cette empreinte.
Un ingrédient naturel est d’abord un produit agricole. Son empreinte se forme avant tout au champ. Elle dépend de la plante, du rendement à l’hectare, des intrants, de la récolte, puis du procédé d’extraction et du transport. Deux lots d’une même matière première n’ont donc pas la même empreinte selon l’endroit et la façon dont ils sont produits.
Cette variation n’est pas marginale. Sur un ingrédient identique, elle peut être forte. Entre deux origines naturelles du bisabolol, la camomille et la Candeia, l’empreinte carbone varie d’un facteur 14, à fonction équivalente. Fairglow l’a mesuré et publié en juin 2026. Cet actif apaisant existe sous plusieurs origines naturelles, aux profils très différents.
Et il ne s’agit là que du carbone. C’est la dimension que la cosmétique mesure le mieux, et souvent la seule qu’elle suit. Mais elle ne résume pas l’impact d’un produit. Un ingrédient sobre en carbone peut peser lourd sur d’autres plans.
L’empreinte d’un ingrédient se répartit sur plusieurs dimensions. Certaines sont mieux suivies que d’autres. Les moins suivies ne sont pas les moins lourdes.
L’empreinte d’un ingrédient naturel se joue sur l’eau, les sols et la biodiversité
Mesurer l’impact d’un ingrédient, ce n’est donc pas suivre un seul indicateur. L’analyse du cycle de vie est la méthodologie qui permet de mesurer ces critères multiples. Elle quantifie les effets d’un produit sur tout son parcours, de la culture à la fin de vie. Le cadre européen du PEF (Product Environmental Footprint) la structure autour de seize catégories d’impact.
Ces seize catégories vont bien au-delà du climat. Elles mesurent la consommation d’eau et sa qualité, l’usage et la transformation des sols, l’eutrophisation, l’acidification, la pression sur la biodiversité et sur les ressources. Les émissions de gaz à effet de serre n’en sont qu’une parmi seize.
Cette profondeur est précisément ce que le suivi du seul carbone ne permet pas d’évaluer. Un ingrédient jugé sur son empreinte climatique peut afficher un profil tout autre sur l’eau ou les sols. Or ces deux catégories comptent parmi les moins mesurées, quand elles sont justement les plus exposées pour un produit agricole.
Trois dimensions concentrent l’empreinte d’un ingrédient naturel : l’eau, les sols, la biodiversité.
L’eau : empreinte bleue et empreinte verte
L’eau constitue l’une des principales dimensions de l’empreinte environnementale d’un ingrédient agricole. Cette empreinte recouvre plusieurs réalités. Elle comprend d’abord l’eau bleue, prélevée dans les nappes, les rivières ou les retenues pour l’irrigation et certains procédés industriels, ainsi que l’eau verte, c’est-à-dire l’eau de pluie stockée dans les sols et utilisée par les cultures. À cette consommation de ressources s’ajoute une autre dimension : la qualité des milieux aquatiques. Les intrants agricoles ou certains effluents issus des procédés d’extraction peuvent contribuer à l’eutrophisation des eaux. Enfin, l’impact dépend fortement du contexte local. Un même volume d’eau prélevé n’aura pas les mêmes conséquences dans une région abondamment pourvue en ressources hydriques que dans un territoire déjà soumis à un fort stress hydrique.
Les sols : occupation des terres et dégradation
Les sols constituent une deuxième dimension majeure de l’empreinte des ingrédients naturels. Toute culture occupe des terres, en modifie l’usage et peut transformer durablement les écosystèmes qui leur sont associés. L’arganier l’illustre. Cet arbre endémique du Maroc fournit une huile utilisée aussi bien en cosmétique qu’en alimentation. Son écosystème est aujourd’hui sous pression. En moins d’un demi-siècle, la densité moyenne de l’arganeraie est passée d’environ 100 à 30 arbres par hectare, tandis que plus d’un tiers de sa superficie a disparu. Les causes sont multiples : surexploitation, pression agricole, urbanisation, changement climatique et difficultés de régénération naturelle.
La biodiversité : une dépendance réciproque
La biodiversité constitue une troisième dimension majeure de l’empreinte des ingrédients naturels. La conversion d’un milieu en culture modifie les habitats et peut réduire la diversité des espèces. Les pratiques intensives, comme la monoculture, accentuent souvent cette pression. Les conséquences varient selon les territoires, les cultures et les modes de production, mais elles rappellent une même réalité : un ingrédient naturel est indissociable de l’écosystème dont il est issu.
Le transfert d’impact (burden shifting) : la naturalité déplace l’empreinte, elle ne la supprime pas
Ces dimensions ne varient pas dans le même sens. Améliorer l’empreinte d’un ingrédient sur l’un des critères peut la dégrader sur un autre. Ce phénomène est connu en analyse du cycle de vie sous le nom de burden shifting, ou transfert d’impact. Ainsi, un ingrédient d’origine naturelle peut présenter une empreinte carbone favorable tout en pesant lourdement sur l’eau ou les sols. À l’inverse, un ingrédient de synthèse ou issu de biotechnologie peut afficher un profil plus équilibré sur ces mêmes catégories.
Le squalane en offre une illustration claire. Cet émollient existe sous trois origines : le squalane de requin, aujourd’hui écarté, le squalane végétal dérivé de l’olive, et le squalane issu de la fermentation de sucre de canne, d’origine biotechnologique. L’origine végétale ne domine pas sur l’ensemble des catégories. Selon que l’on observe l’usage des terres, la consommation d’eau ou l’empreinte carbone, la hiérarchie entre l’olive et la fermentation se modifie. La version naturelle n’arrive pas systématiquement en tête. C’est également le cas de la glycérine. Une même fonction, plusieurs voies de production, végétales ou de synthèse, aux profils environnementaux distincts selon les catégories.
Arbitrer sur le seul critère de l’origine, ou sur la seule empreinte carbone, revient à décider sans avoir une connaissance exhaustive des impacts. Le naturel n’est pas, en soi, un gage de moindre impact. Il constitue une hypothèse à vérifier, non une garantie. La mesure permet de trancher ce que la conviction ne peut établir.
L’impact environnemental d’un ingrédient est aussi un risque d’approvisionnement
La dépendance à la ressource naturelle ne pose pas seulement une question d’impact. Un ingrédient dont la production repose sur un sol, une eau et des écosystèmes fragiles est un ingrédient dont la disponibilité future n’est pas garantie. Ce qui pèse sur les milieux finit par peser sur la sécurité et le coût de l’approvisionnement.
Le point souvent négligé tient au lien de cause à effet. L’impact environnemental n’est pas seulement une conséquence de la production. Il en devient une menace. Une culture qui épuise ses sols, sur-sollicite l’eau d’une région ou appauvrit la biodiversité dont elle dépend fragilise sa propre base de production. La dégradation qu’un ingrédient provoque se retourne contre sa disponibilité. L’empreinte environnementale et le risque de sourcing sont les deux lectures d’une même réalité.
C’est précisément ce que la mesure permet de croiser. L’analyse du cycle de vie ne quantifie pas seulement l’impact d’un ingrédient. Elle révèle, dans le même mouvement, ses points d’exposition. Une empreinte eau élevée dans un territoire en stress hydrique, une pression forte sur des sols en dégradation, une dépendance à un écosystème en recul sont autant de signaux d’impact et de signaux de risque. Un ingrédient pesant sur ces catégories, dans une région déjà tendue, est un ingrédient exposé.
À cette fragilité écologique s’ajoutent la concentration géographique de certaines matières, la longueur des chaînes d’approvisionnement et la volatilité croissante des rendements agricoles sous l’effet du changement climatique. La naturalité, poursuivie sans mesure, peut ainsi accroître l’exposition qu’elle était censée maîtriser. Mesurer l’impact d’un ingrédient, c’est aussi cartographier le risque qu’il fait porter à l’entreprise, et se donner les moyens de l’anticiper.
Seule la mesure permet d’évaluer l’impact, au-delà du caractère naturel
Le caractère naturel d’un ingrédient ne renseigne pas sur son impact environnemental. Il indique une origine. Il ne dit rien de l’empreinte réelle, ni de sa répartition sur les différents critères du PEF. Pour la connaître, il faut la mesurer.
La mesure déplace la question. Entre un actif naturel cultivé dans une région sous stress hydrique et une alternative à fonction équivalente, l’analyse du cycle de vie établit les empreintes respectives, catégorie par catégorie. Elle situe chaque option sans préjuger de son origine.
Les biotechnologies en sont une illustration. La fermentation de précision produit des actifs à fonction équivalente sans cultiver la plante dont ils sont habituellement extraits. Elle réduit la pression sur des ressources rares ou fragiles. Mais elle ne sort pas de l’agriculture pour autant. Ces procédés se nourrissent de sucre de canne ou de betterave, donc d’un champ, avec ses terres, son eau et ses intrants. À cela s’ajoute l’énergie de fermentation. La dépendance ne disparaît pas. Selon la matière nourricière et l’énergie employées, l’empreinte d’un ingrédient biotech peut être plus faible que celle du naturel, ou comparable. Là encore, seule la mesure permet de le savoir.
Cette évaluation suppose une mesure à la bonne échelle. Le produit fini ne suffit pas. C’est au niveau de l’ingrédient que se jouent les écarts. Une analyse du cycle de vie conduite ingrédient par ingrédient donne la granularité nécessaire pour comparer une origine, arbitrer une formule, situer un approvisionnement.
Cette granularité a longtemps fait défaut. Les données environnementales des ingrédients cosmétiques manquaient, et l’ACV restait réservée aux produits finis. Ce verrou se lève. Des bases spécialisées reconstituent aujourd’hui l’empreinte des ingrédients à l’échelle du cycle de vie, ce qui rend cette évaluation possible là où elle ne l’était pas.
La naturalité s’est imposée comme une promesse. Elle demeure une hypothèse tant qu’elle n’est pas mesurée. Un ingrédient naturel peut se révéler sobre ou lourd, résilient ou exposé, selon la plante, l’origine, le procédé et le territoire. Seule l’analyse du cycle de vie, conduite à l’échelle de l’ingrédient et sur l’ensemble des catégories d’impact, permet de le savoir.
C’est le verrou que Fairglow a levé. En reconstituant par rétrosynthèse les données environnementales manquantes des ingrédients du COSING, la plateforme rend mesurable ce qui ne l’était pas, à l’échelle d’un portefeuille. La question n’est plus de savoir si un ingrédient est naturel. Elle est de savoir ce qu’il coûte, et ce qu’il expose.
Questions fréquentes
Un ingrédient naturel est-il meilleur pour l’environnement ? Pas nécessairement. Le caractère naturel indique une origine, pas une empreinte. Un ingrédient naturel peut afficher un impact élevé sur l’eau, les sols ou la biodiversité. Seule une analyse du cycle de vie sur l’ensemble des catégories permet de le déterminer.
Qu’est-ce que le transfert d’impact, ou burden shifting ? C’est le fait de réduire l’impact d’un ingrédient sur une catégorie tout en l’augmentant sur une autre. Améliorer l’empreinte carbone peut par exemple dégrader l’empreinte eau ou l’usage des sols. L’analyse du cycle de vie sert précisément à repérer ces transferts.
Les ingrédients issus de biotechnologie sont-ils plus durables que les naturels ? Parfois, pas systématiquement. La fermentation de précision réduit la pression sur des ressources rares, mais elle dépend du sucre agricole et de l’énergie de fermentation. Selon le substrat et l’électricité employés, son empreinte peut être plus faible que celle du naturel ou comparable.
Pourquoi mesurer l’impact à l’échelle de l’ingrédient et non du produit fini ? Parce que les écarts se jouent au niveau de l’ingrédient. Deux origines d’un même actif peuvent présenter des empreintes très différentes, comme le facteur 14 mesuré sur le bisabolol. Une mesure limitée au produit fini masque ces écarts.
En quoi la naturalité peut-elle être un risque d’approvisionnement ? Un ingrédient dont la production repose sur des sols, une eau et des écosystèmes fragiles a une disponibilité future incertaine. La dégradation qu’une culture provoque se retourne contre la ressource. Empreinte environnementale et risque de sourcing sont deux lectures d’une même réalité.
Sources
Commission européenne, Recommandation (UE) 2021/2279 relative à l’usage des méthodes d’empreinte environnementale des produits (Product Environmental Footprint, PEF). Lien officiel : EUR-Lex.
ISO 14040:2006 et ISO 14044:2006, Management environnemental — Analyse du cycle de vie, principes, cadre et exigences (dont la prévention des transferts d’impact). Lien officiel : ISO.
ISO 14046:2014, Management environnemental — Empreinte eau (distinction eau bleue et eau verte). Lien officiel : ISO.
ISO 16128-1 et 16128-2, Définitions et critères techniques des ingrédients et produits cosmétiques naturels et biologiques. Lien officiel : ISO.
FEBEA et Capgemini Invent, Analyse de double matérialité de la filière cosmétique française, 2024. Lien officiel : FEBEA.
FEBEA, Biodiversité et cosmétique, guide pratique, 2025. Lien officiel : FEBEA.
UNESCO, Réserve de biosphère de l’arganeraie (Maroc), 1998 ; et littérature forestière sur la régression de l’arganeraie (revue Sécheresse).
Silva et al., « Precision Fermentation as a Tool for Sustainable Cosmetic Ingredient Production », Applied Sciences, 2025. https://www.mdpi.com/2076-3417/15/17/9246
Fairglow, Insight sur l’empreinte carbone du bisabolol selon l’origine, juin 2026.
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