Les nouveaux cahiers des charges des marques cosmétiques

Pourquoi façonniers et maisons de parfum vont devoir fournir des preuves environnementales
De la fiche technique à la donnée d’impact mesurée, ce que les marques exigeront demain de leurs fournisseurs
En 2021, plusieurs grands groupes mondiaux de la beauté, dont L’Oréal, Henkel et LVMH, créaient le consortium EcoBeautyScore pour bâtir un système de notation commun de l’impact environnemental des cosmétiques. La même année, Pierre Fabre déployait son Green Impact Index. Bâtir des méthodes communes prend du temps, mais l’existence de ces consortiums montre que l’impact environnemental des produits cosmétiques est devenu un enjeu de filière.
Or en cosmétique, la marque conçoit, positionne et commercialise, mais une part importante des produits est développée et produite par des façonniers. À chaque fois qu’un maillon est délégué, l’essentiel de ce qui détermine l’impact environnemental du produit se joue en dehors du regard de la marque : le développement de la formule, la sélection de la plupart des matières premières, leurs origines, les procédés de fabrication et de transformation. Ce que les marques devront désormais prouver, elles ne pourront pas le prouver seules.
Cette exigence s’inscrira dans le cahier des charges, comme la pression santé s’y est inscrite avant elle. Beaucoup de marque exigent des produits « Yuka compatible »/ La pression environnementale suit le même chemin : elle imposera d’abord la mesure - savoir quantifier l’empreinte de ce que l’on fabrique - puis la performance - développer des produits réellement moins impactants. Ces deux exigences vont redéfinir ce que les marques demandent à leurs façonniers et à leurs parfumeurs.
Affichage environnemental, ACV et passeport numérique : ce que le textile impose déjà annonce la cosmétique de demain
L’industrie textile est le laboratoire de ce qui attend la cosmétique. En France, l’affichage du coût environnemental des vêtements est en place depuis le 1er octobre 2025, sur la base du volontariat. Le décret n° 2025-957 et son arrêté d’application, publiés le 6 septembre 2025, en posent le cadre : une méthode commune, fondée sur le référentiel européen PEF (Product Environmental Footprint) et l’analyse du cycle de vie (ACV), avec ses seize indicateurs d’impact. Près de 100 marques et enseignes ont déjà rejoint la démarche, du prêt-à-porter à la grande distribution, et plus de 40 000 produits sont aujourd’hui référencés sur le portail officiel. Le dispositif reste volontaire, mais à partir d’octobre 2026, un tiers - distributeur, ONG ou concurrent - pourra calculer et publier le coût environnemental d’une marque qui s’en abstient, sur la base d’hypothèses défavorables.
Un second volet réglementaire, européen cette fois, étendra les obligations. L’ESPR - le règlement (UE) 2024/1781 sur l’écoconception des produits durables - est en vigueur depuis juillet 2024. Le textile et l’habillement seront parmi les premiers concernés par le déploiement du passeport numérique de produit (Digital Product Passport, DPP). Chaque produit devra porter une donnée environnementale structurée, vérifiable et actualisée, accessible via un support apposé sur le produit, dont l’existence conditionne l’accès au marché. Le passeport deviendra ainsi le point où se consolident les informations que les autres textes exigent déjà séparément, de l’emballage à l’empreinte du produit.
Si la filière textile est aujourd’hui considérée comme prioritaire - quatrième pression environnementale des ménages européens selon l’Agence européenne pour l’environnement -, il ne faut pas s’y tromper : ce que la mode expérimente aujourd’hui, la filière beauté y sera confrontée demain.
Pourquoi les attentes consommateurs et la réglementation poussent la preuve environnementale vers les fournisseurs
La preuve environnementale, quand elle est structurée et montrée au bon moment, augmente les ventes, les nouvelles études disponibles le montrent. Pourtant si la demande de durabilité des consommateurs est documentée de longue date, sur le terrain environnemental, le passage à l’acte restait incertain.
Une étude conduite par Davide Proserpio (University of Southern California) et ses coauteurs, publiée en avril 2025 à partir de l’analyse des ventes de près de 90 000 produits commercialisés par Amazon aux États-Unis et dans cinq pays européens, apporte un éclairage nouveau. L’ajout d’une certification environnementale visible s’accompagne d’une hausse du chiffre d’affaires de +13,3 % en douze semaines, toutes catégories confondues, et de +24,7 % sur les consommables certifiés, dont les cosmétiques (Amazon × USC, ScienceDirect, 2025). La preuve environnementale, structurée et montrée au bon moment, mobilise l’acheteur.
La conséquence pour les marques est directe. Le green gap - l’écart entre l’intention déclarée et l’achat réel - ne traduirait pas un manque d’intérêt du consommateur pour l’environnement, mais un manque de confiance. Face à ces attentes, les marques chercheront à développer des produits plus performants sur le plan environnemental. Elles finiront par ressentir cette pression comme elles ont ressenti, avant elle, la pression santé.
Dans le même temps, le réglementaire avance. La directive EMPCO (Empowering Consumers for the Green Transition, directive (UE) 2024/825), applicable à partir de septembre 2026, interdit les allégations environnementales non étayées : une marque ne pourra plus qualifier un produit de « responsable » ou « bon pour la planète » sans preuve. Le règlement PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation, règlement (UE) 2025/40), applicable dès août 2026, module la contribution des producteurs selon la recyclabilité réelle de leurs emballages, ce qui suppose d’en documenter la composition. Et le reporting extra-financier des plus grandes marques, sous la directive CSRD, exige déjà des remontées de données de leurs fournisseurs, là où se loge la plus grande partie des empreintes.
Les enjeux consommateurs et réglementaires se renforcent mutuellement. Un score que le consommateur consulte, et que la réglementation rend vérifiable et opposable, devient un levier commercial autant qu’une obligation. La pression du marché appelle la donnée, la loi la rend exigible, et les attentes du public nourrissent à leur tour la réglementation. C’est cette convergence qui déplace mécaniquement la demande de preuve vers l’amont, là où la donnée doit être produite. L’émergence de l’EcoBeautyScore et du Green Impact Index montre que les plus grands acteurs ont déjà intégré ce mouvement.
Le risque de sourcing : pourquoi la donnée environnementale sécurise les approvisionnements en ingrédients naturels
Mesurer l’impact d’un ingrédient naturel, c’est aussi mesurer son exposition économique. C’est la troisième raison, et la plus stratégique, pour laquelle les marques bénéficient de la donnée environnamentale : anticiper un risque de sourcing et une hausse des coûts. Les ingrédients les plus exposés aux tensions environnementales - stress hydrique, perte de biodiversité, dérèglement climatique, pression réglementaire sur certaines substances - sont souvent ceux dont le prix et la disponibilité vont se tendre.
La filière l’a elle-même identifié. Dans l’analyse de double matérialité conduite par la FEBEA (Fédération des entreprises de la beauté) pour le secteur, la ressource naturelle ressort comme un enjeu critique sur les deux axes à la fois : forte matérialité d’impact, parce que l’approvisionnement en ingrédients pèse lourd dans l’empreinte du produit ; forte matérialité financière, parce que la raréfaction et la volatilité des prix des naturels font peser un risque direct sur l’activité.
Ce risque n’a rien de théorique. Dans un guide consacré à l’approvisionnement, la FEBEA a étudié huit matières végétales majeures du secteur - de l’huile de palme au karité en passant par l’argan et le tournesol - et a montré que le changement climatique déplace ou réduit les zones de culture favorables : certaines cultures tropicales pourraient perdre une partie de leurs terres propices, quand les cultures tempérées pourraient migrer vers le nord.
Pour la marque, connaître l’empreinte environnementale de son portefeuille revient alors à cartographier ses points de fragilité : identifier les ingrédients dont une rupture ou une flambée de prix menacerait une ligne entière, et repérer ceux pour lesquels une alternative moins exposée existe. La donnée environnementale devient un instrument de sécurisation des approvisionnements autant qu’un outil de mesure. La marque qui veut anticiper ce risque cherchera donc des façonniers et des ingrédientistes capables de documenter l’origine et l’impact de leurs matières, et de proposer des voies de reformulation moins exposées.
Le cas des maisons de parfum : mesurer l’impact d’une composition que la marque ne connaît pas
Le parfum est la catégorie où la demande de donnée environnementale se reportera le plus complètement sur le fournisseur car c’est le produit sur lequel la marque a le moins de visibilité. Elle rédige un brief olfactif, impose une charte de formulation, fixe ses exclusions et un niveau de naturalité mais dans la plupart des cas ; elle ne connaît pas la composition réelle du concentré.
Sur l’étiquette, la composition parfumante figure sous la seule mention « parfum », conformément au règlement cosmétique européen (CE) n° 1223/2009. Seuls les allergènes au-delà d’un certain seuil doivent être déclarés. Le règlement (UE) 2023/1545 a ajouté 56 nouveaux allergènes à déclarer individuellement, applicable aux nouveaux produits à partir du 31 juillet 2026 ; mais cet élargissement ne change rien à l’essentiel : il révèle des allergènes, pas une formule. Le concentré reste protégé par le secret des affaires.
La mesure sera d’autant plus nécessaire que le parfum dépend de son sourcing plus que toute autre catégorie. Il mobilise un très grand nombre d’ingrédients, et cette richesse même fait sa fragilité : un seul d’entre eux, s’il vient à manquer ou à être interdit, peut menacer la composition entière. Or beaucoup de ces matières sont difficilement substituables. Un ingrédient sur lequel repose l’identité olfactive d’un parfum n’a pas toujours d’équivalent : le remplacer altère le résultat, quand il ne le rend pas impossible.
Ces contraintes convergent vers une même conséquence : puisque la marque n’a accès ni à la composition, ni aux filières, ni aux points de vulnérabilité du concentré, elle ne peut pas en produire elle-même la donnée environnementale. Le secret des affaires ne supprime pas la mesure : il en désigne l’auteur. Seule la maison de composition, qui connaît la formule et l’origine de chaque matière, peut la produire et c’est vers elle que l’exigence se reportera tout entière.
Pour le façonnier, mesurer l’impact devient un facteur de différenciation
Pour les façonniers, les maisons de composition et, plus largement, les fournisseurs de l’industrie cosmétique, la capacité à mesurer l’impact environnemental de ce qu’ils développent est en train de devenir bien plus qu’une exigence réglementaire : un facteur de différenciation qui renforce la valeur de leur offre.
Les marques devront de plus en plus démontrer la performance environnementale de leurs produits, sous l’effet combiné des attentes des consommateurs, de l’évolution de la réglementation et de leurs propres enjeux de compétitivité. Mais elles ne pourront le faire qu’à partir de données produites en amont de leur chaîne de valeur. Le fournisseur capable de documenter l’empreinte de ses formules, de ses matières premières ou de ses procédés ne fournit donc pas seulement une information supplémentaire : il apporte à ses clients une capacité de preuve devenue stratégique.
Cette compétence modifie aussi la relation commerciale. Changer de façonnier reste une décision lourde pour une marque ; l’enjeu n’est donc pas tant de retenir un client que d’être choisi. Dans un contexte où toutes les marques devront progressivement étayer leurs performances environnementales, les fournisseurs capables de produire des données fiables disposeront d’un avantage concurrentiel tangible. Ils ne seront plus sélectionnés uniquement sur le prix, la qualité ou les délais, mais aussi sur leur capacité à apporter une information devenue indispensable.
Cet avantage ne sera toutefois pas permanent. Comme toute innovation, la mesure environnementale créera d’abord un écart entre les acteurs qui l’auront anticipée et ceux qui la subiront. Avec le temps, cette compétence deviendra un standard de marché, au même titre que les exigences qualité ou réglementaires le sont aujourd’hui.
Hier, les fournisseurs étaient avant tout évalués sur leur capacité à développer et fabriquer un produit. Demain, ils le seront aussi sur leur capacité à en démontrer la performance environnementale.
Questions fréquentes
Pourquoi un façonnier ou une maison de parfum doit-il fournir des preuves environnementales ?
Parce que la marque ne maîtrise pas ce qu’elle délègue. Le développement de la formule, l’origine des matières premières et les procédés de fabrication — qui déterminent l’essentiel de l’impact environnemental d’un produit — se jouent chez le fournisseur. Sous la pression conjuguée des consommateurs et de la réglementation (EMPCO, PPWR, CSRD), les marques doivent prouver la performance environnementale de leurs produits ; elles ne peuvent le faire qu’à partir de données produites en amont, par leurs façonniers, ingrédientistes et maisons de composition.
Qu’est-ce que la directive EMPCO impose aux allégations environnementales des cosmétiques ?
La directive EMPCO (Empowering Consumers for the Green Transition, directive (UE) 2024/825), applicable à partir de septembre 2026, interdit les allégations environnementales génériques et non étayées. Une marque ne pourra plus qualifier un produit de « responsable » ou « bon pour la planète » sans preuve documentée et vérifiable. Cela suppose de disposer de données d’impact mesurées, produites tout au long de la chaîne de valeur.
Peut-on mesurer l’impact environnemental d’un parfum sans en connaître la formule ?
Oui. La composition d’un concentré parfumant est protégée par le secret des affaires, mais l’empreinte environnementale se calcule matière par matière, puis s’agrège au niveau du concentré, sans que la formule soit exposée à la marque cliente. La maison de composition conserve son secret et fournit malgré tout la donnée d’impact.
Quelle méthode permet de mesurer l’impact environnemental d’un produit cosmétique ?
L’analyse du cycle de vie (ACV), normée ISO 14040/44, est la méthode de référence. Elle mesure l’impact d’un produit sur l’ensemble de son cycle de vie, de l’extraction des matières premières à la fin de vie. En Europe, le référentiel Product Environmental Footprint (PEF) en constitue le cadre commun, avec seize catégories d’impact — bien au-delà du seul bilan carbone.
Qu’est-ce que le règlement PPWR change pour les emballages cosmétiques ?
Le règlement PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation, règlement (UE) 2025/40), applicable à partir d’août 2026, module la contribution financière des producteurs selon la recyclabilité réelle de leurs emballages. Documenter la composition et la performance environnementale des packagings devient nécessaire pour optimiser ces éco-contributions et sécuriser l’accès au marché européen.
Sources
• Règlement (CE) n° 1223/2009 relatif aux produits cosmétiques.
• Règlement (UE) 2023/1545 relatif à l’étiquetage des substances parfumantes allergisantes.
• Directive (UE) 2024/825 « Empowering Consumers for the Green Transition » (EMPCO).
• Règlement (UE) 2025/40 relatif aux emballages et aux déchets d’emballages (PPWR).
• Règlement (UE) 2024/1781 établissant un cadre pour l’écoconception des produits durables (ESPR).
• Décret n° 2025-957 du 6 septembre 2025 relatif à l’affichage environnemental des produits textiles d’habillement.
• D. Proserpio et al., « The impact of sustainability programs on consumer purchase behavior », Amazon / University of Southern California, ScienceDirect, 2025.
• FEBEA (Fédération des entreprises de la beauté), analyse de double matérialité
• FEBEA (Fédération des entreprises de la beauté)guide sur l’approvisionnement en matières végétales.
• Commission européenne, Stratégie de l’UE pour des textiles durables et circulaires, COM(2022) 141 final, 30 mars 2022 : environment.ec.europa.eu/strategy/textiles-strategy_en
• Agence européenne pour l’environnement (EEA), circularité de la chaîne de valeur textile de l’UE : eea.europa.eu — circularity of the EU textiles value chain
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