Le coût de l’inaction climatique : ce que la mode enseigne à la beauté

Carbone, énergie, matières premières : comment la performance environnementale devient un enjeu de marge et de rentabilité.

Un recul de 34 % de son bénéfice net d’ici 2030. C’est ce à quoi s’expose une marque textile qui n’agit pas pour réduire son exposition aux risques liés au climat, selon The Cost of Inaction, le rapport publié en février 2026 par l’Apparel Impact Institute. L’industrie de la mode sait depuis longtemps que l’environnement a un coût. Mais lequel, et quel est son effet sur le compte de résultat en l’absence de traitement des enjeux climatiques ? Le rapport s’attelle à répondre à cette question. S’il porte sur une filière précise, le textile, la question qu’il pose dépasse largement ce secteur.

Combien l’inaction climatique coûte-t-elle à une marque ?

Cette étude s’adresse, de manière inhabituelle, aux directions financières, aux comités exécutifs et aux conseils d’administration. Son constat est simple : les risques liés au climat ne sont plus ni théoriques ni lointains. Ils apparaissent désormais dans les coûts d’exploitation, les marges et la rentabilité des entreprises.

Réalisée en partenariat avec Accenture et en collaboration avec les experts de plusieurs grandes marques de mode, l’étude chiffre cette exposition. Pour ce faire, les auteurs ont modélisé l’impact financier du climat sur une marque textile type réalisant 16 milliards de dollars de chiffre d’affaires, avec une marge opérationnelle de 9 à 10 %.

Le résultat est sans appel. Sans action, le bénéfice des marques recule de 34 % d’ici 2030, et jusqu’à 67 % d’ici 2040, sous l’effet cumulé de trois risques : la hausse du prix du carbone, celle du coût des matières premières et celle du coût de l’énergie.

Le prix du carbone, d’abord. Il est appelé à devenir un facteur de coût majeur. Avec le développement des marchés carbone, l’extension des mécanismes de taxation et l’arrivée du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), les coûts liés aux émissions de gaz à effet de serre remontent progressivement dans la chaîne de valeur jusqu’aux marques, d’autant que l’essentiel des émissions se loge dans le scope 3, chez les fournisseurs. Dans le scénario le plus défavorable retenu par le rapport, fondé sur les projections NGFS, le prix du carbone dépasse 500 dollars la tonne de CO₂ à l’horizon 2040. Pour une marque qui n’aurait pas décarboné sa chaîne de valeur, ce seul poste alourdit le coût des produits vendus (COGS) de l’ordre de 13 % et pèse directement sur la marge.

Le coût des matières premières, ensuite. Le coton en est l’exemple le plus exposé. En 2022, des pluies diluviennes en Inde, des canicules en Chine et des sécheresses aux États-Unis ont suffi à faire bondir son prix de 30 % en une seule année. D’ici 2040, près de la moitié des régions productrices connaîtra des températures plus élevées. Même une baisse modérée de la production mondiale renchérit les prix et dégrade les marges. Cette logique vaut pour l’ensemble des matières dépendantes des ressources naturelles, pas seulement pour le coton.

Le coût de l’énergie, enfin. Les fournisseurs qui restent dépendants des énergies fossiles s’exposent à une volatilité croissante des prix, ainsi qu’à des coûts réglementaires supplémentaires. À l’inverse, les investissements dans l’électrification des procédés industriels et dans les énergies renouvelables apparaissent comme des leviers de stabilisation des coûts à moyen terme.

Toutes les entreprises ne sont pas exposées de la même manière. Les auteurs distinguent trois profils : les attentistes (conventional operators), peu engagés dans la transition ; les pragmatiques (pragmatists), qui se limitent à la conformité réglementaire ; et les pionniers (pioneers), qui investissent activement dans la décarbonation de leur chaîne de valeur. À l’horizon 2040, l’écart d’exposition entre l’attentiste et le pionnier atteint un facteur de quatre à cinq.

La conclusion est sans ambiguïté. L’inaction climatique est devenue un coût qui pèse sur le résultat des marques. À l’inverse, les investissements dans la décarbonation, l’efficacité énergétique, les renouvelables et la résilience des approvisionnements doivent se lire comme une protection des marges plutôt que comme une dépense. La performance environnementale devient, à ce titre, un sujet de compétitivité et de résilience économique.

Pourquoi la cosmétique devrait regarder cette étude de près

Un rapport consacré au textile concerne-t-il vraiment la filière cosmétique ? Même si leur structure de marge est très différente, les deux industries partagent plusieurs caractéristiques.

Comme la mode, la beauté concentre l’essentiel de son empreinte dans le scope 3, chez ses fournisseurs de matières premières et d’emballages, ainsi que dans la phase d’usage pour les produits à rincer. Si de nombreuses marques pilotent déjà le carbone de leurs opérations, il leur reste à gérer celui, plus lourd, de leurs produits. Les emballages et les ingrédients d’origine pétrochimique sont particulièrement concernés, et deux facteurs pèsent sur leur coût.

Le premier facteur est énergétique. Produire du verre exige des fours portés à très haute température, fabriquer un polymère mobilise toute une chaîne pétrochimique. Lorsque l’énergie renchérit chez le fournisseur, c’est le prix du packaging livré à la marque qui monte.

Le second facteur, plus indirect, est le CBAM, le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières, que le rapport cite comme un signe de la direction prise. Il ne touche pas encore les fournisseurs de la mode et de la cosmétique, mais il installe le principe d’un coût carbone à l’importation, appelé à s’étendre.

Sur le packaging, ce coût carbone s’ajoute à un autre, déjà connu de la filière : l’écomodulation prévue par le PPWR, qui ajuste la contribution au titre de la responsabilité élargie du producteur selon la recyclabilité de l’emballage. La pression peut se concentrer là où l’emballage fait office de signature : la sophistication du contenant, son volume, son poids, ses assemblages, ses finitions. Ces partis pris deviennent des variables de coût dès la conception.

Comme la mode, l’industrie de la beauté est  très exposée aux aléas liés à l’approvisionnement des matières naturelles. La matrice de double matérialité réalisée par la FEBEA l’a établi sans détour : la ressource est l’enjeu numéro un de la filière. Le réchauffement climatique va profondément affecter les récoltes, qui dépendent aussi de la santé des sols et de la biodiversité, au terme de filières longues aux pratiques très inégales. Le secteur a déjà connu des chocs. Le patchouli en est un cas d’école. En 2008, l’huile essentielle vient à manquer. Même si le réchauffement climatique n’est pas en cause à l’époque, l’industrie s’en souvient encore. Le patchouli est un ingrédient central de très nombreux parfums, qu’il n’est pas possible de substituer.

Face aux enjeux environnementaux, le sourcing va devenir plus complexe, avec un impact possible sur le compte de résultat. Mesurer la fragilité d’une filière, arbitrer entre un naturel exposé et une alternative à fonctionnalité équivalente moins impactante deviendront des éléments essentiels de la performance économique. Mais le défi ne s’arrête pas aux ingrédients naturels. L’eau est elle aussi une ressource critique à chaque étape du cycle de vie. Le stress hydrique pourrait constituer une variable financière forte.

Une hausse du prix d’un actif végétal ou d’un packaging a longtemps été considérée comme un à-coup de marché, que l’on renégocie au cycle d’achat suivant. Sous l’effet des tensions liées au réchauffement climatique, il s’agit désormais d’un renchérissement structurel, qui ne refluera pas.

L’écoconception, levier d’action pour l’industrie cosmétique

L’écoconception joue ici un rôle majeur, sur le packaging comme sur la formule. Sur le packaging, elle réduit la matière et le carbone embarqués : un contenant plus sobre, mono-matériau, plus facile à recycler, coûte moins cher à produire et allège l’écocontribution due au titre du PPWR.

Sur la formule, elle agit sur l’exposition aux matières premières. Choisir un ingrédient à moindre impact revient souvent à choisir un ingrédient moins dépendant de ressources sous tension, dont l’approvisionnement est plus sûr et le prix plus stable. Le lien n’est pas systématique : un actif peut être peu émissif et rester fragile si sa filière est unique ou exposée. C’est la mesure qui permet de trancher, et de sécuriser ses approvisionnements en connaissance de cause.

Reste l’usage. Pour un produit rincé, le premier poste d’impact n’est ni la fabrication ni les ingrédients, mais l’eau chaude du rinçage. Cet impact n’est pas un coût pour la marque, il est supporté par le consommateur. Mais l’affichage environnemental des produits pourrait changer la donne, la phase d’usage étant intégrée dans le score. Une formule qui se rince plus vite, à plus basse température, concentrée ou solide, sera plus performante.

Dans tous les cas, l’arbitrage suppose d’avoir mesuré.

L’étude de l’Apparel Impact Institute montre que l’inaction climatique n’est pas un risque lointain. C’est un coût qui se forme déjà, chez les fournisseurs, et qui remonte jusqu’à la marge. Financée par HSBC et Zalando, nourrie par les contributions d’experts de grandes maisons, de Mango à Puma, Adidas, Lacoste, Ralph Lauren, PVH, H&M Group ou Target, elle montre aussi que l’industrie de la mode et le monde de la finance ont parfaitement compris ce qui se joue.

Elle ouvre la voie à la cosmétique, qui partage avec elle bien des dénominateurs communs. Cette prise de conscience est d’autant plus importante que le climat n’est pas le seul risque financier lié à la durabilité auquel la beauté est exposée. La toxicité en est un autre, potentiellement très coûteux : la directive sur les eaux résiduaires, la DERU, en fait déjà une charge, en imposant à la filière de financer le traitement des micropolluants rejetés dans l’eau. La vraie question n’est plus de savoir si l’ensemble de ces enjeux auront un impact financier, mais comment les anticiper et les piloter.

Questions fréquentes

Combien l’inaction climatique peut-elle coûter à une marque ? Selon le rapport The Cost of Inaction de l’Apparel Impact Institute, une marque textile type qui n’agit pas pourrait voir son bénéfice reculer de 34 % d’ici 2030 et jusqu’à 67 % d’ici 2040, sous l’effet du prix du carbone, du coût des matières premières et du coût de l’énergie.

En quoi une étude sur le textile concerne-t-elle la cosmétique ? Les deux industries concentrent l’essentiel de leur empreinte dans le scope 3, chez leurs fournisseurs, et dépendent de matières naturelles et d’emballages exposés aux mêmes risques de prix, de carbone et d’énergie. Les mécanismes qui affectent la mode s’appliquent à la beauté.

Qu’est-ce que le risque carbone pour une marque de cosmétique ? C’est le coût croissant des émissions de gaz à effet de serre, logées surtout dans le scope 3. Avec l’extension des marchés carbone et le mécanisme d’ajustement aux frontières (CBAM), ce coût remonte des fournisseurs jusqu’à la marge de la marque.

L’écoconception réduit-elle vraiment les coûts ? Sur le packaging, un contenant plus sobre et mono-matériau réduit la matière, le carbone embarqués et l’écocontribution due au titre du PPWR. Sur la formule, un ingrédient à moindre impact est souvent moins exposé aux tensions d’approvisionnement. Le gain n’est pas automatique : seule la mesure permet de l’établir.

Qu’est-ce que la DERU et son impact financier pour la cosmétique ? La directive sur les eaux résiduaires urbaines, révisée en 2024, instaure une responsabilité élargie du producteur pour le traitement des micropolluants. Elle fait porter à la cosmétique une part du coût de dépollution de l’eau, transformant un enjeu de toxicité en charge financière.

Sources

Apparel Impact Institute, The Cost of Inaction, février 2026, développé avec Accenture, soutenu par HSBC : https://apparelimpact.org/resources/cost-of-inaction/

Network for Greening the Financial System (NGFS), scénarios climatiques de référence utilisés pour les projections de prix du carbone. www.ngfs.net

Règlement (UE) 2023/956 établissant un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/956/oj

Règlement (UE) 2025/40 relatif aux emballages et aux déchets d’emballages (PPWR), applicable à compter du 12 août 2026. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2025/40/oj

Directive (UE) 2024/3019 relative au traitement des eaux résiduaires urbaines (DERU refonte), instaurant une responsabilité élargie du producteur pour les micropolluants. https://eur-lex.europa.eu/eli/dir/2024/3019/oj

FEBEA et Capgemini Invent, Analyse de double matérialité de la filière cosmétique française, 2024. https://www.febea.fr/etudes-et-rapports/analyse-double-materialite-la-filiere-cosmetique-travail-inedit-collaboratif-la

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